Si les ingénieurs paysagistes issus de l’école du paysage d’Angers se distinguent par leur profil scientifique, ils partagent aussi des fondamentaux communs aux paysagistes formés dans les autres écoles. Ce socle permet à Agrocampus Ouest d’être identifié par les tutelles ministérielles, la Fédération Française du Paysage (FFP) et l'European Fondation for Landscape Architecture (EFLA) comme une composante du « réseau des écoles du paysage » en France et en Europe. Cette appartenance témoigne d’une pédagogique professionnalisante tournée vers la pratique du projet de paysage. L’adossement au monde professionnel des paysagistes et plus largement du paysage nécessite la posture critique d'une recherche assurée dans l'établissement par des enseignants-chercheurs qui prennent pour objet les paysages, leurs processus, l'action publique paysagère et les pratiques paysagistes.


« Partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations » (art.1 Convention européenne du paysage), le paysage est à la fois matériel et idéel, objectif et subjectif, public et privé, naturel et culturel. Les dynamiques paysagères doivent être appréhendées à travers diverses échelles spatiales et temporelles par de nombreux acteurs en charge de leur régulation, les enjeux du paysage relevant aussi bien de l’urbanisme, des transports, de l’agriculture, du marketing urbain, de l’écologie, du développement local, du tourisme, ou de l’aménagement du territoire ... Objet de politiques publiques, le paysage nécessite tous les éclairages et invite au dialogue voire au dépassement du cloisonnement sectoriel. Avant d’être saisi par l’action et devenir un projet, le paysage est un objet de connaissance pluri- voire trans-disciplinaire : la pensée systémique est la plus à même d’articuler cette complexité dynamique.


Le projet de paysage est une démarche permettant de proposer des propositions d’évolution d’un espace à partir d’une commande à réinterroger, d’un état des lieux des paysages existants, d’une compréhension de leur contexte et de leurs dynamiques. En réponse à la commande publique, ce projet s’inscrit dans des politiques d’aménagement, de gestion, ou de protection des paysages (CEP, op.cit). Le projet de paysage vise donc la création de paysage (aménagement), la régulation de dynamiques à l’oeuvre (gestion), ou leur maîtrise partielle (protection). Ce projet est directement aménagiste lorsqu’il s’agit de concevoir des espaces publics, indirectement lorsqu’il consiste à produire un cahier des charges ou un plan de gestion, et encore plus indirectement en visant à (co)produire des documents de sensibilisation ou inventer des pratiques de médiation autour du paysage. Toutes ces modalités relèvent du projet de paysage.


L’ingénieur paysagiste est un programmateur, un médiateur et un concepteur. Qu’il intervienne à l’amont pour contribuer à la définition des politiques publiques ou en aval en phase de conception, il mobilise ses savoirs scientifiques pour développer une démarche projectuelle. Celle-ci ne s’exprime donc pas directement dans la réalisation ou la gestion du chantier (ces compétences relèvent des niveaux BTS / Licence Pro paysage) mais dans l’assistance à maîtrise d’ouvrage ou la maîtrise d’œuvre.


Le projet de paysage a pour objectif l’amélioration du cadre de vie. Sa démarche consiste à agir sur l’espace social en saisissant les formes matérielles du paysage (en aval), les leviers économiques et sociaux qui les produisent (en amont), mais aussi les conditions de perceptions des objets et sur la construction des représentations paysagères qui, en retour, conditionnent les pratiques et transforment les paysages. La double dimension matérielle et immatérielle du paysage induit donc une action à ces deux niveaux indissociables. Le projet est une représentation idéelle (idéale) et matérielle (qui repose sur un support graphique) d’un état futur souhaité du paysage.


L’échelle d’intervention des paysagistes ne se limite plus à celles des parcs et jardins : en France la « loi Paysage » de 1993 et en Europe la Convention de Florence de 2000 confortent le déploiement territorial du projet de paysage au cadre de vie dans son ensemble. La « traversée des échelles » est un principe fondamental de la pratique du projet de paysage. Elle désigne la capacité du paysagiste à comprendre et à agir sur les relations spatiales qu’entretiennent les lieux et les territoires élargis dans lesquels ils s’inscrivent. Cette articulation spatiale entre le petit et le grand ou l’ici et l’ailleurs est constitutive des processus de production des paysages et donc de leurs dynamiques. Celles-ci reflètent des trajectoires paysagères dont les échelles temporelles s’imbriquent elles aussi à travers la reconnaissance patrimoniale de certains héritages ou l’émergence de nouveaux paysages. Parce qu’elle vise à infléchir une trajectoire paysagère sans la stopper (ce qui serait illusoire), la projection du paysage est un processus qui implique plusieurs échelles de temps et d’espaces et de nombreux acteurs aux différentes strates de la gestion des territoires.


L’enseignement de la démarche de projet et sa mise en pratique ne sont pas des domaines dissociés de l’apport de connaissances fondamentales : celles-ci ne parasitent pas le processus de conception, mais au contraire l’alimentent et l’enrichissent. Si l’encadrement pédagogique des projets est d’abord assuré par des professionnels paysagistes, il repose également sur l’implication des enseignants-chercheurs et sur leur capacité à appliquer leurs savoirs académiques sur les terrains d’étude choisis. Le choix assumé de ce fonctionnement par binôme de paysagistes/chercheurs est au cœur de la pédagogie de l’école du paysage d’Angers. La formation à dominante scientifique des ingénieurs paysagistes leur permet de construire une argumentation raisonnée des projets qu’ils élaborent et leur apporte la distance nécessaire vis-à-vis des commandes qu’ils doivent être capables de questionner et reformuler. Cette approche rationnelle du projet facilite sa transmission et son partage et ne cherche pas à construire une posture surplombante de l’expert face aux élus, habitants et usagers auxquels il s’adresse.

Dans la progression pédagogique, les savoirs scientifiques sont de plus étroitement articulés au domaine du paysage pour l'être complètement à partir du niveau Master où l'étudiant peut choisir la « spécialité Paysage ». Cette articulation est mise en œuvre à travers l'apprentissage de la démarche du projet de paysage en M1 et les diverses modalités de son application en M2. En intégrant progressivement la démarche du projet de paysage, le cursus des ingénieurs s’ouvre aussi à la culture scientifique des sciences humaines et sociales : l’étudiant acquiert alors la culture qui garantit son insertion professionnelle dans le « champ » du paysage et gagne aussi en maturité intellectuelle pour développer un point de vue critique sur le contexte politique et sociétal dans lequel sa pratique s’inscrira. La pédagogie de la démarche de projet s’articule sur deux années. La première a pour objectif de formaliser les étapes de la démarche (loi MOP). La seconde cherche à exposer les différentes déclinaisons de cette démarche : en fonction des échelles (de l’espace public au territoire) et des finalités de l’action paysagère (aménager, gérer, sensibiliser etc.).


En dépit des règles qu’elle se fixe, la rigueur de la démarche scientifique n’évacue jamais totalement la subjectivité de son auteur. Lorsqu’elle prend pour objet le projet de paysage, elle engage des partis pris qui méritent d’être explicités, justifiés, discutés. Ils s’expriment dès le diagnostic, qui est déjà orienté vers le projet en fonction des intentions du programme et des qualités perçues du site. Ces choix engagent leur auteur car ils véhiculent une éthique professionnelle, des valeurs au nom desquelles il est juste et nécessaire d’agir.

 

H Davodeau